On ne connaît encore que peu de choses de la langue gauloise, dont les attestations sont très parcellaires, et généralement recueillies sur des objets votifs, à l'exception de trois pièces majeures : les plombs du Larzac, de Chamalières et de Lezoux. On a aussi retrouvé un grand calendrier à Coligny, dans l'Ain, comportant de nombreux mots gaulois (voir article calendrier de Coligny). Les Gaulois, de tradition orale, n'utilisaient pas un alphabet propre, mais ont emprunté celui des Grecs, des Étrusques ou des Romains. La rareté des attestations écrites serait due à une particularité religieuse (cf. l'article sur les druides).
Les Gaulois parlaient plusieurs dialectes d'une langue celtique ; ceux-ci ont certainement côtoyé un substrat préceltique hétérogène dont, à l'exception du basque — l'extension était à l'époque plus importante qu'aujourd'hui —, il ne reste de traces que dans la toponymie ou l'hydronymie (pour le « ligure », par exemple, les noms en -asc/osc : Manosque, etc. Seine < Sequana serait également d'origine pré-celtique). Il paraît impossible de connaître l'influence de ces substrats sur la dialectalisation et l'évolution du gaulois (à ce sujet, on pourra consulter l'article sur la toponymie).
Le gaulois fait partie du groupe celtique continental (appartenant à la famille indo-européenne) : toutes ces langues sont aujourd'hui éteintes, même si quelques mots subsistent dans certaines langues d'Europe et surtout dans la toponymie (noms de villes en -euil, -jouls, etc.). À une époque, on a tenté d'expliquer certaines particularités du dialecte vannetais du breton par l'influence d'un substrat gaulois. Aujourd'hui, certains linguistes ont rejeté cette hypothèse et expliquent, a contrario certaines de ces particularités dialectales par l'existence d'un substrat gallo-romain plus important dans la région de Vannes (c.f. les explications dans l'article sur la langue bretonne).
Syntaxe et morphologie
Morphologie
La faiblesse des pièces écrites explique qu'il soit très difficile de reconstituer la morphologie de la langue gauloise. Il paraît à peu près certain qu'il existait au moins cinq cas : nominatif, accusatif, génitif, datif et instrumental/sociatif; l'existence d'un locatif est supposée pour la déclinaison des thèmes en -o ; le vocatif n'est pas assuré.
La déclinaison, pour ce qu'on en connaît, représente une sorte d'état intermédiaire entre le grec et le latin. Le thème en -o, le mieux attesté (qui équivaut à la seconde déclinaison latine et grecque), se décline ainsi (la déclinaison de l'instrumental pluriel est incertaine) : exemples viros = homme (masc.) et nemeton = sanctuaire (neutre). Comme dans les langues romanes modernes, les langues celtiques modernes n'ont plus de genre neutre d'où la difficulté de définir le genre de bon nombre de termes gaulois.
singulier
pluriel
nominatif
vir-os / nemet-on
vir-oi > -i / nemet-a
accusatif
vir-on, -om / nemet-on
vir-us / nemet-a
génitif
vir-i / nemet-i
vir-on / nemet-on
datif
vir-ui > -u / nemet-ui
vir-obo / nemet-obo
instr. / sociatif
vir-u / nemet-u
vir-obi / nemet-obi
Le génitif en -i paraît être une innovation commune aux langues indo-européennes occidentales (latin, celte). L'instrumental pluriel attendu est en us mais des formes en -obi sont attestées (messamobi, gandobi) et il y a peut-être eu réfection sur les autres termes comme en vieil irlandais.
Le thème en -a, qui équivaut à la première déclinaison latine et grecque. Il se double de thèmes en -i/-ia que l'on retrouve en sanskrit. En gaulois tardif, les 2 thèmes tendent à fusionner. Ces thèmes se déclinent ainsi : touta "peuple" / riganîa "reine"
singulier
pluriel
nominatif
tout-a / rigan-ia
tout-as / rigan-ias
accusatif
tout-an, -en / rigan-im
tout-as / rigan-ias
génitif
tout-as, -ias / rigan-ias
tout-anon / rigan-ianon
datif
tout-ai > e > i / rigan-i
tout-abo / rigan-iabo
instr. / sociatif
tout-ia / rigan-ia
tout-abi / rigan-iabi
Les autres thèmes vocaliques sont peu attestés mais on peut les reconstituer (notés * dans les exemples). Il existe des thèmes athématiques consonantiques à semi-voyelles, dont la déclinaison est très proche de la troisième déclinaison latine :
Exemple : semi-voyelle i/u - vatis "devin", mori "mer"
singulier
pluriel
nominatif
vat-is / mor-i
vat-is < -eis / mor-ia
accusatif
vat-in, -im / mor-i
vat-îs / mor-ia
génitif
vat-es < -eos / mor-es
vat-ion / mor-ion
datif
vat-e / mor-e
vat-ibo* > ebo / mor-ibo*
Instr. Sociatif
vat-î* / mor-î*
vat-ibi* > ebi / mor-ibi*
- magus (m.) "garçon, valet" et medu (n.) "hydromel"
singulier
pluriel
nominatif
mag-us / med-u
mag-oues / med-ua*
accusatif
mag-un / med-u
mag-us* / med-ua*
génitif
mag-os < ous / med-os
mag-uon / med-uon
datif
mag-ou / med-ou
mag-uebo / med-uebo
instr. / sociatif
mag-u / med-u
mag-uebi* / med-uebi*
Quant au verbe et à sa conjugaison, elle est encore plus mal connue. Il semble que le gaulois, à l'instar du grec, ait conservé de l'indo-européen des verbes en -mi (athématiques) et en -o (thématiques). Le gaulois posséderait, comme le grec, cinq modes : un indicatif, un subjonctif, un optatif, un impératif et un infinitif (sous la forme d'un nom verbal) et au moins trois temps : présent, futur, prétérit.
Syntaxe
La syntaxe du gaulois, à ce stade (2005), est encore quasiment inconnue. On a reconnu quelques coordinations, peut-être quelques pronoms relatifs, anaphoriques et démonstratifs. L'ordre de la phrase paraît être sujet/verbe/compléments.
Exemples :
Conjonctions & adverbes de coordination
AC : conjonction de coordination + emploi instrumental-sociatif « avec » ;
-C : « et », suffixe de coordination entre 2 syntagmes de même nature (verbes, noms) ;
ETI (adv.) : « de même, encore » (cf. latin etiam) - préposition (cf. latin idem ou item) ;
ETIC : « et encore », introduit une relative à l’instrumental ou un dernier élément de liste ;
EXTOS, EXTER* : « mais » (cf gall eithr, anc irl echtar) ;
COETIC : « et aussi », v. etic ;
NEUE* : « ou » ; (cf gall neu, écos neo)
NU : « maintenant, actuellement » (cf irl & gall nu) ;
TONI (adv) : « alors ; ensuite, puis ; de plus, en outre » (cf. : then, dan, dann en langues germ., tum en latin) ;
-UE : « ou », suffixe de coordination ;
Adverbes
AIUSAS : « pour toujours » (cf gall eisoes)
ETI : encore ; (cf bret eta « donc », gall eto « de nouveau », irl eadh « ainsi »)
MOXSOU* : bientôt, tôt ; (cf gall moch, irl moch)
NU : maintenant ; (cf irl nu)
SINDIU : aujourd’hui ; (cf bret hiziv, gall heddiw, irl andiu, écos an-diu, mann jiu)
SINDESI* : hier ; (cf écos an-de, mann jei)
Sin(di)noxti* : cette nuit ;
TONI : alors, puis ;
INTE + adj. D Masc. ou N : adverbe de manière en « -ment » - ex. inte marou (cf gall yn fawr, mann dy vooar) = grandement (cf gall yn, mann dy)
Prépositions et préfixes
AD : « vers, à » ; prép. + accusatif (at en anglais) adomi (cf gall at, anc irl at "pour")
AMBI : « autour, près de ; au sujet de » ; réfléchi (cf bret em, gall am, irl im)
ANDE : « sous » ; (cf bret dan, irl ann)
APO : « avec » ; (cf bret a, gall â)
ARE : « devant ; à cause de » ; prép. + dat. (cf bret er, gall er, irl air "sur")
AU : « de, en provenance de » ; prép. + génitif / datif (cf gall o "de", irl ó)
DÎ : (1) « de, venant de (éloignement, séparation) » ; (2) « de (partitif) » ; (3) « sans », préfixe négatif ou intensif ; préposition + dat. (cf bret di, gall y, irl dí)
ENTER, ENTAR : « entre » ; prép + acc. (cf. bret etre, gall ithr, irl eidir)
ERI : (1) « par, au nom de, pour » ; (2) « autour de » (cf bret ercar, gall er "pour", irl air "car")
ES : « hors de, sans » ; prép. + dat. (cf. bret eus, gall ech, irl as)
IN, ENI : « dans » ; préf. et prép. + dat. & acc. ; → Enimi (en moi) (cf. bret en, gall yn, irl a n-)
ISSOU : « dessous, au pied de, au-dessous de » ; préf. et prép. + dat. (cf bret is "bas, inférieur", gall is, irl is)
KANTA : « avec » ; prép. → Kantimi (avec moi) (cf. bret gant, gall gant, irl gan "sans")
KON, KOM : « avec, ensemble » ; préfixe (cf. gall cyf, irl comh)
MEDIO : « au milieu de, au sein de » ; (cf. anc irl mide)
OUXSI : « au-dessus de, en haut de » ; (cf. bret us, gall uwch "plus haut", irl ós)
RACO : « devant, avant » (cf bret araok "avant", dirak "devant", gall rhag)
SEPOS (acc) : « excepté, au-delà, outre » > « sans » ; (cf bret hep "sans", gall heb "sans", irl seach "dans le passé")
TO : « à, pour », prép.+ datif (to, zu germ.) → Tâmii (pour moi) (cf. br da, irl do "à")
TRE, TRI : « par, à travers » ; préf. et prép. + acc. (cf bret tre, gall tre, irl tri)
VER : « sur »; préf. et prép. + dat. & acc. (cf bret war, gall gor, irl for)
VERTO : (1) « contre, vers, près de » ; (2) « en vue de, pour, envers » (cf bret ouzh, gall gwrth, irl fri)
VO : « sous »; préf. et prép. + dat. & acc. (cf gall go, irl fo)
Le mystérieux infinitif
En celtique moderne, le breton, le gallois et le mannois ont conservé une forme infinitive.
L'irlandais l'a perdu, comme du reste, le grec moderne.
Il est possible que le gaulois ait eu une forme infinitive en -AN similaire au germanique. Le breton moderne possède des infinitifs sous cette forme.
Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Une approche linguistique du vieux-celtique continental, Errance, Collection des Hespérides, 2003 (ISBN 2-87772-237-6)